Ils arrivent tôt le matin, sac en bandoulière, marchandises sur le guidon, dans l’espoir de traverser. Mais au pont de Nguéli, leur route s’arrête net : les motos n’y passent plus. Cette règle, mise en place autrefois au nom de la lutte contre Boko Haram, ne semble plus avoir d’argument sécuritaire convaincant aujourd’hui. Pourtant, elle demeure.
Car selon des sources proches des autorités camerounaises à Kousseri, rien — absolument rien — ne justifierait encore cette interdiction. Les responsables locaux, affirment-elles, seraient prêts à laisser passer les motocyclistes, à condition qu’ils circulent en règle, papiers administratifs en main. Alors pourquoi ce maintien obstiné ?
De l’autre côté du fleuve, au Tchad, l’explication prend une autre couleur. Plusieurs voix murmurent que l’interdiction fait vivre des privilégiés. Les parkings disposés aux abords du pont rapporteraient chaque jour des sommes colossales. Ils appartiendraient (disent-ils) à des personnalités bien placées. Une décision, devenue une manne. Une mesure, devenue une rente.
Pendant ce temps, les citoyens trinquent. Camerounais comme Tchadiens, commerçants, travailleurs, parents, élèves… contraints à des détours longs, coûteux, absurdes. Combien d’heures perdues ? Combien de revenus sacrifiés ? Et jusqu’à quand faudra-t-il payer le prix d’une interdiction dont plus personne ne comprend la logique ?
La question brûle les lèvres : protège-t-on toujours le peuple, ou protège-t-on désormais des poches ?
À l’origine, la restriction répondait à une urgence : sauver des vies, barrer la route à la terreur. Aujourd’hui, elle est devenue pour beaucoup une « vache à lait », une règle vidée de sa raison d’être. Et l’on se surprend à imaginer : que se passerait-il si Kousseri et N’Djamena osaient enfin s’asseoir autour d’une même table, pour rendre ce pont symbole de passage et d’union à ceux qui en ont le plus besoin ?
